L’émergence des sciences ostéopathiques

Pour un contournement des obstacles

Référence et lien court: OP-R83U6A-2

L’approche scientifique de la discipline nommée « ostéopathie » est une entreprise récente1. Sa simple évocation occasionne des réactions clivées allant de l’apaisement salvateur au rejet épidermique. Les oppositions dualistes ne cessent de se révéler entre tradition et modernité, conservatisme et progressisme, fidélité doctrinale et accommodation sociétale.

Pourtant l’entreprise consistant à appréhender l’ostéopathie par la démarche scientifique n’a pas pour vocation d’être prescriptive des comportements individuels, mais de chercher à interroger les composantes d’une médecine non-conventionnelle2. La science consiste seulement à essayer de répondre avec le meilleur niveau de preuves à une question précise et convenablement posée.

Dans ce galimatias de réactions contrastées, il convient de distinguer deux obstacles principaux venant contrarier l’épanouissement scientifique de l’ostéopathie. Le premier obstacle est de nature structurelle (Partie I), c’est-à-dire qu’il traite des fondements inhérents à la science. Le second obstacle est de nature fonctionnelle (Partie II) dans la mesure où il s’intéresse aux intérêts que peuvent présenter les connaissances.

Partie I – Les obstacles de structure

A – La structure de la science médicale et de la pratique médicale

Il convient de commencer en distinguant la science médicale et la pratique médicale. Ces deux éléments sont intimement reliés mais présentent des finalités différentes.

La science médicale a pour objectif de créer des connaissances dans le domaine de la médecine. Elle mobilise donc des compétences variables en convoquant des disciplines allant des sciences de la nature (mathématique, physique, chimie, biologie, etc.) aux sciences humaines et sociales (droit, philosophie, histoire, etc.). Ces disciplines tentent de fournir les meilleures explications permettant de comprendre le fonctionnement de l’organisme ainsi que ses altérations.

En revanche la finalité de la pratique médicale est centrée sur la prise en charge du patient. Elle repose de ce fait sur les professionnels autorisés à intervenir sur une personne. Ils vont devoir fournir des soins aux patients tout en sachant qu’ils doivent s’adapter à la singularité de chaque cas. La pratique médicale a donc absolument besoin de se nourrir de la science médicale et la science médicale doit utiliser la pratique médicale comme matériel de réflexion. Il existe donc une relation contiguë entre ces deux composantes qui se trouvent néanmoins parfois en conflit3.

Le concept de médecine est le produit fécond de la « pratique » et de la « science » médicale. Il est donc inexact de considérer que la médecine est réductible à une science. De plus, le modèle contemporain appelé l’Evidence-Based Medicine4 se définit comme la conjonction de trois éléments: les données actuelles de la science, l’expérience clinique du praticien et les préférences du patient. Le modèle de David Sackett développé dans la fin des années 1990 indique que les connaissances médicales avérées sont insuffisantes dans le processus de décision thérapeutique. Il n’ignore pas les autres composantes de la pratique médicale relevant de l’alliance thérapeutique.

B – La structure historique des connaissances en ostéopathie

Il faut aussi indiquer que la science ostéopathique est encore à ses balbutiements. Par conséquent, la nécessité de l’appréhender historiquement semble fort indiquée.

L’intérêt d’aborder l’émergence de l’ostéopathie permet de retranscrire les logiques qui l’ont accrédité au fil du temps. N’étant pas une discipline objective et indiscutable, l’approche historique doit demeurer vigilante pour discerner les différentes modalités de connaissance de l’ostéopathie. Cette prudence doit mettre en évidence la façon dont ces connaissances se sont établies, les arguments invoqués ayant permis de les créditer d’une certaine légitimité, les contextes ayant assisté à leur création et à leurs développements.

En effet, « l’histoire des sciences peut donner diverses interprétations des textes qu’elle a décidé d’utiliser pour la construction qu’elle projette »5. Il s’agit en somme de se prémunir contre les exégèses historiques sauvages et de comprendre si les connaissances ont procédé par un phénomène cumulatif, s’il a existé au contraire des discontinuités dans leur construction. Cette méthode permet de mettre en exergue éventuels conflits doctrinaux et les modalités de leurs résolutions. Y a-t-il eu des ruptures comme le propose Thomas Kuhn dans son concept de paradigme6, ou des obstacles de nature épistémologique comme le proposait Gaston Bachelard7 ? Ce dernier suggérait qu’il fallait plutôt prendre des distances tantôt avec les représentations archétypales qui gangrènent l’esprit des protagonistes, tantôt avec le sens commun hautement vecteur d’erreurs8.

C – La structure du langage dans le domaine des sciences

Enfin, il convient d’ajouter que l’approche scientifique de l’ostéopathie, comme de toute discipline, ne peut être envisagée qu’à l’aune d’un langage particulier. En effet, pour qu’une proposition soit scientifique il faut qu’elle réponde à certaines exigences.

L’une d’entre elles lui impose de se manifester de manière à ce qu’elle soit testable. « La science étant un ensemble d’énoncés à propos du monde, s’interroger sur sa valeur […] exige d’interroger la nature du lien qui existe entre l’ordre linguistique (ce qui est dit) et ce qui le transcende »9. Différents types de propositions existent, comme celles qui décrivent le fonctionnement de l’organisme humain tels que « l’acétylcholine est un neurotransmetteur participant au fonctionnement système nerveux ». Il est possible de le soumettre à des vérifications et d’en évaluer les résultats.

En l’espèce, l’inconvénient de certains énoncés ostéopathiques est qu’ils oscillent dans des registres différents entre constats empiriques et formulation de lois. L’exemple de « la règle de l’artère est absolue, universelle »10, qui figure au moins à six reprises dans l’autobiographie d’Andrew Taylor Still, est un parangon de cette difficulté. Ils sont dans le même temps à la fois imprécis empêchant d’en mesurer rigoureusement la portée exacte et à la fois suffisamment généraux pour leur conférer le sens que l’on souhaite leur attribuer.

Les propriétés d’un énoncé scientifique doivent posséder certains canons permettant de le soumettre à des épreuves destinées à envisager sa résistance. Traditionnellement, on considère sur le plan épistémologique qu’il est impossible de prouver qu’un énoncé est vrai. Tout au plus, il est possible de démontrer qu’il n’est pas faux. La multiplication des tests effectués sur une proposition permettra de confronter sa fiabilité et le cas échéant sa prédictibilité. C’est ce que Karl Popper appelle son critère de falsifiabilité11. Prouver qu’une théorie n’est pas fausse lui donne des gages permettant non pas de la confondre avec la vérité, mais de lui accorder le grade de vérisimilitude.

Partie II – Les obstacles de fonction

A – La fonction introspective de la démarche scientifique

La finalité de la science consiste notamment à effectuer une introspection honnête d’une discipline. L’intérêt identitaire est considérable. Il permet d’investiguer avec des arguments probants la nature de la discipline appelée ostéopathie. Les controverses au sujet de la définition de l’ostéopathie, de sa vocation, de son essence « embarrassent » aujourd’hui un débat souvent polarisé.

Certaines personnes se revendiquent puristes, attachées aux représentations qui viennent de son apparition dans la deuxième moitié du XIXe siècle entre le Missouri, l’Iowa et le Kansas. D’autres se sentent étrangers aux origines de l’ostéopathie et se focalisent uniquement sur ce qui serait véritablement effectif dans la pratique de l’art. Les premiers ne tiennent pas compte de l’évolution des connaissances médicales, ce qui présente des difficultés de cohérence eu égard à l’évolution de la société. Les seconds, en se désolidarisant des fondements de la discipline ne sont pas en mesure d’en donner les particularités constitutionnelles.

Il parait donc important de procéder avec une méthode permettant de « saisir la raison d’être des configurations actuelles »12. L’ostéopathie est le fruit d’une construction diachronique et peut être décrite en convoquant à la fois des éléments appartenant à une émergence ancienne ainsi que des éléments contemporains lui permettant de rester accommodée à la société. Aussi, les professionnels se revendiquant de l’ostéopathie doivent être en mesure de déterminer quels sont les critères qui permettent de qualifier une activité sanitaire d’ostéopathique. Si le droit positif est un outil tout à fait utile dans cette entreprise et fournit aujourd’hui des éléments intéressants, il ne saurait à lui seul constituer une approche satisfaisante13.

B – La fonction de la reconnaissance institutionnelle

L’utilité de la construction scientifique d’une discipline relève également d’une prérogative de l’État au sein duquel elle s’insère.

En France, l’État se porte garant de la santé de la population. L’article L. 1110-1 du Code de la santé publique indique que « le droit fondamental à la protection de la santé doit être mis en œuvre par tous moyens disponibles au bénéfice de toute personne ».  Il ajoute qu’il s’agit de « garantir l’égal accès de chaque personne aux soins nécessités par son état de santé et assurer la continuité des soins et la meilleure sécurité sanitaire possible ».

Si l’on considère que l’ostéopathie ne s’intéresse plus seulement au bien être, mais réellement à la santé des personnes14, la discipline à travers ses membres est tenue de rendre des comptes à la société. Elle doit fournir des exigences de sécurité et d’effectivité afin de répondre aux attentes institutionnelles. L’article L. 1110-5 du Code de la santé publique énonce que toute personne doit recevoir « les traitements et les soins les plus appropriés et de bénéficier des thérapeutiques dont l’efficacité est reconnue et qui garantissent la meilleure sécurité sanitaire et le meilleur apaisement possible de la souffrance au regard des connaissances médicales avérées ». De cette manière les professionnels sont autorisés à agir sur l’organisme des personnes conformément au Code civil15.

Une fois ces demandes satisfaites, les collaborations sont facilitées à la fois sur le plan interprofessionnel, dans l’intégration de la profession au sein des établissements de santé ou encore dans des projets de recherches pluridisciplinaires. Il faut toutefois ajouter qu’en ce qui concerne la médecine conventionnelle, seuls 50% des pratiques bénéficiaient d’une validation scientifique en 200716. Ceci permet de relativiser le niveau d’exigence attendu des connaissances de la discipline ostéopathique.

C – La fonction de transparence auprès des patients

La vocation la plus importante de la scientifisation d’une discipline médicale consiste en un devoir de transparence auprès des bénéficiaires. Cette obligation est double.

Elle concerne d’abord un devoir de pédagogie vis-à-vis des patients pour expliquer ce qui se joue lors de la consultation d’ostéopathie. Les explications fournies ne peuvent reposer uniquement sur une matrice de croyances de niveaux hétérogènes.

Pour contourner cet écueil inhérent à de nombreuses médecines qualifiées de traditionnelles par l’Organisation Mondiale de la Santé17, la mission de la science appliquée à l’ostéopathie consiste à faire émerger des connaissances relatives à cette discipline pour la rendre verbalisable et accessible pour les personnes qui souhaiteraient en bénéficier.

Les sciences ostéopathiques doivent donc fournir aux professionnels qui l’exercent les données les plus probantes, c’est-à-dire celles qui bénéficient du meilleur niveau de preuves. De plus, depuis la loi du 4 mars 2002 relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé, les choix concernant la prise en charge des personnes reposent sur une véritable codécision comme l’énonce l’article L. 1111-4 du Code de la santé publique. Il indique que toute personne prend avec le professionnel « compte tenu des informations et des préconisations qu’il lui fournit, les décisions concernant sa santé ». Le professionnel possède donc un devoir de transparence afin que le patient effectue le choix qui lui semblera le plus opportun. L’importance de ce choix est considérable et il se retrouve également dans le modèle précédemment mentionné appelé Evidence-based Medicine18. La préférence du patient représente en effet un tiers des composantes de la décision médicale.

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  1. L’HERMITE Pierre-Luc, Introduction à la science ostéopathique, Paris, Ellipses, 2020. ↩︎

  2. ROBARD Isabelle, Médecines non-conventionnelles et droit, Paris, Litec, 2002. ↩︎

  3. PICARD Jean-François, MOUCHET Suzy, La métamorphose de la médecine, Paris, PUF, 2009, p.2. ↩︎

  4. SACKETT et al., « Evidence Based Medicine : What It Is and What It Isn’t », British Medical Journal, 312, 1996. ↩︎

  5. FREUDENTHAL Gad, « Épistémologie des sciences de la nature et herméneutique de l’histoire des sciences selon Hélène Metzger », Corpus n°8/9, 1988, p.161. ↩︎

  6. KUHN Thomas, La structure des révolutions scientifiques, Paris, Flammarion, (1962) 2008. ↩︎

  7. Sans toutefois l’avoir exactement nommé, ce phénomène est décrit dans l’ouvrage BACHELARD Gaston, Le nouvel esprit scientifique, Paris, PUF, (1934) 2013. ↩︎

  8. KREMER-MARIETTI Angèle, DHOMBRES Jean, L’épistémologie – Etat des lieux et positions, Paris, Ellipses, 2006, p. 24 ↩︎

  9. SOLER Léna, Introduction à l’épistémologie, Paris, Ellipses, 2009, p.94. ↩︎

  10. STILL Andrew Taylor, Autobiographie du fondateur de l’ostéopathie, Nouvelle éd. révisée, Éd. critique établie par Jean-Marie Gueulette, Traduction Pierre Tricot, Vannes, Sully, 2017, p. 59, 134, 225, 226, 234, 246. ↩︎

  11. POPPER Karl, La logique de la découverte scientifique, Paris, Payot, (1934) 1973, p. 41. ↩︎

  12. SOLER Léna, Introduction à l’épistémologie, Paris, Ellipses, 2009, p.40. ↩︎

  13. L’HERMITE Pierre-Luc, Recherches juridiques sur la médicalité de l’ostéopathie en droit français, Thèse de doctorat, Toulouse 1 Capitole, 2018. ↩︎

  14. Arrêté du 12 décembre 2014 relatif à la formation en ostéopathie. ↩︎

  15. Article 16-3 du Code civil. ↩︎

  16. GARROW John, « How much of orthodox medicine is evidence based? », BMJ, 335, 2007. ↩︎

  17. WHO, « Benchmarks for Training in Osteopathy », 2010, consulté le 24/02/2021. ↩︎

  18. SACKETT et al., « Evidence Based Medicine : What It Is and What It Isn’t », British Medical Journal, 312, 1996. ↩︎

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